Je suis en train de préparer un gâteau, les blancs d’œufs sont déjà dans le saladier et le robot de cuisine s’arrête. À ce moment-là, ma priorité n’est pas de comprendre pourquoi le moteur ne tourne plus. Je prends le fouet à main et je continue la recette. Le robot pourra attendre une heure.
Si, en revanche, je m’installe devant la télévision avec deux heures devant moi et qu’elle refuse de s’allumer, je peux très bien consacrer une partie de ce temps à regarder ce qui ne va pas. La panne est peut-être la même dans son principe — un appareil dont j’attendais quelque chose ne fonctionne plus — mais ma réaction n’a aucune raison d’être identique.
C’est une distinction assez banale en apparence, mais elle change beaucoup de choses. Nous avons pris l’habitude d’associer certaines fonctions à un seul objet : le robot pour préparer, la voiture pour se déplacer, la box pour se connecter, le smartphone pour accéder à nos informations. Lorsqu’il tombe en panne, nous avons parfois l’impression que ce que nous voulions faire devient impossible.
Ce n’est pas toujours vrai. Il existe souvent une autre manière de continuer, moins confortable, moins rapide ou moins complète, mais suffisante pour ne pas rester bloqué.

Chercher d’abord ce que l’on veut continuer à faire
Lorsque le robot tombe en panne au milieu du gâteau, le besoin n’est pas « avoir un robot de cuisine ». Le besoin est de monter les blancs.
Cette façon de poser le problème ouvre immédiatement davantage de possibilités. Un fouet à main n’est évidemment pas l’équivalent d’un robot électrique, mais il peut remplir précisément la fonction dont j’ai besoin à cet instant. Pareil pour une mandoline ou un couteau lorsque l’appareil qui tranche les légumes ne fonctionne plus.
On retrouve cette logique ailleurs. Une voiture immobilisée ne signifie pas forcément qu’un déplacement devient impossible. S’il faut parcourir deux kilomètres pour chercher du pain, un vélo peut parfaitement suffire. La situation serait très différente pour aller travailler à trente kilomètres avec deux enfants à déposer en chemin. Une bonne alternative dépend toujours de ce que l’on doit réellement accomplir.
Internet fournit un autre exemple. Une panne de box peut être extrêmement gênante si tout le foyer utilise la connexion, mais pour envoyer un document ou terminer rapidement une démarche, le partage de connexion d’un téléphone peut suffire si la couverture mobile et le forfait le permettent. Les opérateurs eux-mêmes utilisent le réseau mobile comme solution temporaire de continuité lorsqu’une connexion fixe est indisponible.
Dans aucun de ces cas, la solution de secours n’égale forcément la solution principale. Ce n’est pas nécessaire. Elle doit simplement permettre de continuer assez longtemps.
Cette idée évite déjà une erreur : croire qu’être mieux préparé signifie posséder deux exemplaires de tout.
Garder certains anciens appareils peut avoir du sens, pas transformer la maison en réserve
Lorsqu’on remplace un appareil encore en état, le réflexe de s’en débarrasser immédiatement n’est pas toujours le meilleur. À l’inverse, conserver tout ce qui « pourrait peut-être servir un jour » finit vite par encombrer inutilement placards, garage et cave.
Je préfère regarder l’objet.
Un ancien téléphone qui fonctionne encore et qui tient dans un tiroir peut être intéressant. Un câble supplémentaire aussi, surtout lorsqu’il correspond à plusieurs appareils du foyer. Une petite cafetière, un ancien chargeur ou un outil manuel qui prend très peu de place peuvent parfois mériter d’être conservés.
Le volume occupé compte énormément. Garder un câble de vingt centimètres et garder un deuxième réfrigérateur ne relèvent évidemment pas de la même logique.
Il faut aussi que l’objet soit réellement utilisable. Un vieux smartphone rangé depuis six ans, dont la batterie ne tient plus et dont personne ne se souvient du code, n’est pas une solution de secours simplement parce qu’il existe encore. Même chose pour le vélo dont les pneus sont complètement à plat ou la perceuse rangée avec une batterie morte.
Avant de conserver quelque chose, je me poserais plutôt trois questions très simples : est-ce que cet objet fonctionne encore, est-ce que sa panne ou son absence me gênerait réellement, et est-ce qu’il prend suffisamment peu de place pour que le garder soit raisonnable ?
Cela suffit souvent à faire le tri.
Les solutions les plus rudimentaires vieillissent parfois mieux
Notre cuisine contient probablement plus de redondance qu’on ne le pense.
Le robot coupe, mélange, râpe ou fouette. Pourtant, le couteau, la râpe, la mandoline et le fouet n’ont pas disparu. Ils demandent davantage de temps ou d’effort, mais leur simplicité les rend aussi intéressants.
Un fouet manuel n’a pas besoin de batterie, de logiciel, de moteur ou de prise. Un ouvre-boîte mécanique ne dépend pas d’un circuit électrique. Une clé reste parfois capable d’ouvrir une porte lorsque la commande électronique ne répond plus, à condition évidemment que l’équipement ait été conçu pour permettre ce fonctionnement.
Je ne défends pas pour autant un retour systématique aux outils anciens. Si un robot me fait gagner vingt minutes, je vais l’utiliser. Le progrès n’a aucun intérêt à être refusé simplement parce qu’une méthode plus ancienne existe.
Mais supprimer l’alternative uniquement parce qu’elle est moins confortable mérite parfois réflexion.
L’intérêt vient précisément de la différence entre les deux solutions. Deux appareils identiques peuvent avoir les mêmes faiblesses. Si tous deux dépendent du même type de batterie ou de la même alimentation électrique, la panne qui affecte le premier peut très bien rendre le second inutile. Un outil manuel contourne complètement certaines de ces dépendances.
Le bon complément n’est donc pas nécessairement une copie. Parfois, c’est une autre manière de faire.
Il n’y a pas toujours intérêt à réparer immédiatement
L’article précédent sur la réparation défendait l’idée qu’apprendre à réparer augmente notre autonomie. Je le pense toujours. Mais l’autonomie consiste aussi à savoir quand laisser l’appareil tranquille.
Avec mon gâteau, je peux probablement perdre davantage en interrompant ma recette pour démonter le robot qu’en utilisant le fouet pendant cinq minutes. Rien ne m’empêche de chercher la panne après.
Le temps disponible change donc la décision. L’urgence aussi. Si la réparation peut attendre sans aggraver le problème et qu’une autre solution existe, contourner la panne est parfois beaucoup plus rationnel que la traiter immédiatement.
À un autre moment, la décision s’inverse. Si j’ai deux heures devant moi et aucun besoin urgent de l’appareil, autant profiter de ce temps pour comprendre ce qui lui arrive. Je peux vérifier les choses simples, chercher la documentation, regarder si la réparation est à ma portée et éventuellement apprendre quelque chose au passage.
Il n’existe pas de règle du genre « toujours réparer d’abord » ou « toujours utiliser le plan B ». Je regarde simplement ce qui m’empêchera le moins de continuer ma journée.
Cette façon de raisonner me paraît plus utile qu’une longue liste d’équipements de secours, parce qu’elle fonctionne avec presque n’importe quelle panne.
Le téléphone montre à quel point plusieurs fonctions peuvent dépendre d’un seul objet
Un smartphone moderne ne sert plus seulement à appeler. On peut y avoir ses billets de train, ses mails, des contacts, des réservations, une application bancaire, des photos de documents, des codes, des itinéraires et parfois des informations que l’on n’a nulle part ailleurs.
Une panne de téléphone peut donc supprimer plusieurs possibilités en même temps.
Garder un ancien appareil encore fonctionnel peut aider, mais cela ne suffit pas nécessairement. Les applications bancaires ne se transfèrent pas instantanément, certaines authentifications réclament l’appareil principal et un numéro de téléphone ne devient pas automatiquement disponible sur un deuxième mobile.
La vraie question est donc plutôt de savoir quelles informations seraient particulièrement gênantes à perdre pendant quelques heures ou une journée.
Un billet important peut être enregistré en PDF plutôt que disponible uniquement dans une application. Quelques documents peuvent être accessibles depuis un ordinateur. Les photos et fichiers réellement importants gagnent à exister sur un autre support. Cybermalveillance.gouv.fr recommande d’ailleurs que les sauvegardes soient conservées séparément de l’équipement contenant les données originales, précisément parce qu’une panne, une perte ou un vol peut sinon faire disparaître les deux en même temps.
Il ne s’agit pas d’imprimer tout son téléphone ni de construire une infrastructure informatique de secours. Une famille ordinaire peut déjà améliorer beaucoup de choses simplement en évitant qu’une information importante n’existe qu’à un seul endroit.
Parfois l’alternative n’est même pas un objet
C’est un aspect que l’on oublie facilement lorsque l’on parle de Plan B.
Une alternative peut être matérielle, comme le fouet qui remplace temporairement le robot. Mais elle peut aussi être une compétence, une personne ou une façon différente d’organiser ce que l’on voulait faire.
Si la voiture ne démarre pas, la réponse peut être le vélo, mais également un trajet avec quelqu’un d’autre. Si l’imprimante tombe en panne, envoyer directement le document peut parfois éviter complètement l’impression. Si l’ordinateur familial est indisponible, certaines démarches restent possibles depuis un téléphone.
Cette logique devient intéressante lorsqu’on accepte de ne pas retrouver exactement les conditions habituelles.
C’est souvent notre premier réflexe qui nous bloque : nous cherchons un remplacement strict de ce qui vient de disparaître. Or le besoin réel est parfois beaucoup plus modeste.
Je n’ai pas forcément besoin d’une deuxième voiture. J’ai besoin de rejoindre un endroit.
Je n’ai pas nécessairement besoin d’une deuxième imprimante. J’ai besoin de transmettre un document.
Je n’ai pas besoin d’un deuxième robot. À cet instant, j’ai simplement besoin d’un fouet.
Cette manière de ramener le problème à sa fonction évite beaucoup de dépenses et rend les solutions autour de nous plus visibles.
Une solution de secours doit pouvoir servir pour de vrai
Il y a cependant une différence importante entre « j’ai prévu quelque chose » et « cela fonctionnera réellement ».
Le petit vélo de secours ne sert plus à grand-chose si les pneus n’ont pas vu une pompe depuis trois ans. L’ancien téléphone peut devenir inutile si son chargeur a disparu. Une clé de secours dont personne ne connaît l’emplacement n’est disponible qu’en théorie.
La vérification peut rester extrêmement légère. Je n’irais pas créer un planning mensuel pour allumer un vieux téléphone ou inspecter chaque objet du foyer. Mais les quelques alternatives auxquelles on accorde réellement de la valeur doivent parfois être utilisées.
Prendre le vélo de temps en temps suffit à savoir s’il roule. Brancher l’ancien téléphone tous les quelques mois permet de constater l’état de sa batterie. Utiliser une fois le partage de connexion évite de découvrir sa configuration au moment où la box vient de tomber.
Cela vaut aussi pour une solution manuelle. Quelqu’un qui n’a jamais utilisé une mandoline n’a peut-être aucun intérêt à la découvrir en pleine préparation d’un repas familial. Un objet présent dans le tiroir n’est pas automatiquement une compétence.
Il suffit souvent d’avoir essayé une fois.
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Regardez les fonctions importantes plutôt que tous les objets de la maison
Faire l’inventaire de tout ce qui peut tomber en panne serait interminable et assez inutile. Une maison comporte des centaines d’objets. Beaucoup pourraient cesser de fonctionner demain sans réellement bloquer quoi que ce soit.
Je regarderais plutôt quelques fonctions du quotidien : cuisiner, communiquer, accéder à Internet, se déplacer, accéder à certaines informations, ouvrir et fermer ce qui doit l’être.
Puis je me demanderais simplement ce qui se passe si la solution habituelle disparaît.
Si le robot s’arrête, la cuisine possède déjà plusieurs outils manuels. Très bien.
Si la voiture ne démarre pas, peut-on assurer au moins certains petits trajets autrement ?
Si la box est indisponible, savons-nous faire un partage de connexion ?
Si le smartphone casse, les informations réellement importantes sont-elles accessibles ailleurs ?
On peut très bien découvrir que quatre fonctions sur cinq disposent déjà d’une alternative. Dans ce cas, il n’y a rien à acheter ni à changer.
C’est la cinquième qui mérite éventuellement notre attention.
L’autonomie commence parfois par accepter un peu moins de confort
Quand tout fonctionne, nous choisissons naturellement la solution la plus rapide et la plus confortable. C’est normal.
Le problème apparaît lorsque nous finissons par considérer cette manière de faire comme la seule possible.
Une alternative acceptable peut demander plus de temps. Le vélo est plus lent que la voiture. Le fouet manuel fatigue davantage que le batteur. Une connexion mobile peut être moins performante que la fibre. Rien de tout cela n’empêche nécessairement de terminer ce que l’on voulait faire.
Cette petite perte de confort est souvent le prix de la continuité.
Et c’est sans doute pour cela que j’aime cette idée de Plan B appliquée au quotidien. Elle n’exige pas de prévoir tous les problèmes possibles ni de remplir la maison de matériel. Elle consiste davantage à conserver quelques portes ouvertes.
La prochaine fois qu’un appareil s’arrête, je ne chercherais donc pas systématiquement son remplaçant et je ne sortirais pas forcément immédiatement les tournevis.
Je commencerais par une question beaucoup plus simple :
qu’est-ce que j’étais en train d’essayer de faire ?
La réponse dira souvent si la panne mérite d’être traitée maintenant ou si une autre manière permet simplement de continuer.
Pour les blancs d’œufs, chez moi, le robot attendra.


